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Blog où je vous donne mon avis sur des films, des séries, des livres et des jeux vidéo. N'hésitez pas à réagir et à partager votre opinion dans le respect de tous bien sûr.

Dossier Stephen King #4 : Rage

Synopsis : Charles Decker est un petit lycéen américain bien tranquille, ce qui ne l'empêche pas d'abattre froidement sa prof de math et de prendre sa classe en otage… L'enfer commence : un déballage furieux de toutes les haines accumulées par les adolescents, la société corrompue, l'école pourrie, la lâcheté des adultes…

Date de parution : 1977 (Etats-Unis) / 1990 (France)
Nombre de pages : 252
Traductrice : Evelyne Châtelain

Une couverture sympathique surtout au regard des autres éditions !

Une couverture sympathique surtout au regard des autres éditions !

Rage est le premier roman à sortir sous le pseudonyme de Richard Bachman. Stephen King utilise à l'époque ce pseudo pour deux raisons : contourner les standards de l'édition qui limitaient les auteurs à une sortie par an et se libérer de la pression toujours plus pesante de ses trois premiers succès. D'autant plus qu'avec Rage Stephen King livre un récit qui s'éloigne quelque peu de l'image qu'on colle à l'auteur. Dans ce roman, il n'est pas question de fantastique, ni même d'une horreur surnaturelle, mais simplement d'une terreur réaliste : celui de l'explosion psychologique. Rien d'étonnant à cela, Stephen King est pour moi un auteur faisant partie intégrante du courant naturaliste, dont le plus grand représentant français est Emile Zola, et il est évident que certains de ses récits prennent plaisir à s'extirper de l'aspect fantastique horrifique. 
Avant d'en venir au roman en lui-même, il me faut également préciser que la première version de Rage a été écrite en partie par King lors de sa dernière année de lycée et qu'il l'a repris en 1971. Ce n'est seulement qu'en 1977 qu'un éditeur accepte de le publier et en six ans, il a eu le temps de peaufiner son style. Cela peut donc paraître déroutant après avoir lu Carrie, Salem et Shining de revenir à un texte possédant un aspect si brut de décoffrage, très énervé et même provocateur par moments. Si vous vous lancez dans Rage, soyez-en averti. 

Après ce préambule venons-en au roman en lui-même et que dire si ce n'est qu'il porte admirablement bien son nom. Le roman est un hurlement de colère, mais également d'impuissance envers une société moribonde et qui broie sa jeunesse. D'un point de vue purement narratif, il ne faut pas en attendre davantage que ce que dit le synopsis. L'histoire est très courte, très resserrée en terme de temporalité, elle ne dure que quelques heures et les personnages ne se déplacent pas. Seuls les flashbacks invoqués par les discours des différents élèves modifient la spatialité mais les décors ne sont pas très importants, c'est l'émotionnel et l'intime des protagonistes qui comptent. En terme d'adaptation, Rage ferait une excellente pièce de théâtre.
Là où le récit puise et déploie toute sa puissance, ce sont dans ses thématiques. Il n'est guère étonnant que Stephen King a posé les bases du récit lorsqu'il était au lycée puisque Rage est un cri du cœur. Le roman exprime toute la frustration, les blessures, la colère, la peur et les douleurs d'adolescents qui basculent dans le monde des adultes. Chacun des personnages qui va s'exprimer, en plus de Charles (le personnage principal), va aborder une thématique différente : le tabou de la sexualité naissante, les pressions sociales qu'elles soient de l'ordre de l'apparat ou même de la lutte des classes, la violence intrafamiliale, la compétition démesurée des enfants par la pression mise par les adultes ou encore le silence qu'on impose à leur souffrance. Des thématiques qu'on retrouve régulièrement dans la bibliographie de Stephen King, mais qui avec Rage trouve les prémisses de leur expression. Parfois le discours n'est pas assez abouti ou un peu superficiel, surtout sur les thématiques féminines, mais c'est celui de lycéens paumés et en colère. Ils ont envie de tout casser, de se rebeller contre ce monde des adultes qui les corrompt petit à petit. Ils ont la rage. C'est très bien mis en valeur tout au long du récit. Il n'est guère étonnant que le livre a acquis une popularité auprès de jeunes en difficulté et mal dans leur peau. Rage est cathartique. C'est un mégaphone qui pousse l'adolescent à exprimer toutes ces émotions qui comme Charles il ne comprend pas complètement, mais évidemment pas de manière similaire. Jamais Charles n'est présenté comme un héros au cours du récit, ni même ses actions glorifiées. Il est simplement un ado qui craque violemment à cause de son environnement social et familial. Il n'est pas excusé, mais expliqué et là réside toute la différence qui fait qu'on ne peut pas imputer à Rage une responsabilité dans des tueries comme des médias ont pu tenter de le faire. C'est parce qu'il est incroyablement juste et précis dans ses termes et ses émotions qu'il se retrouve chez des jeunes en difficulté et en mal être. 

Si le récit frappe fort et juste dans ses thématiques, il n'est pas exempt de défauts. Charles est un narrateur par moments très peu appréciables, pleins de préjugés et particulièrement grossier. Grossier dans le sens du lycéen qui se croit subversif parce qu'il parle des culottes blanches de ses camarades. Ce qui colle au personnage, mais est-ce que ça lui apporte quelque chose ? Pas vraiment. Stephen King aurait pu trouver de meilleures descriptions ou bien porter ces mêmes préjugés sur les garçons. On n'était pas une sortie près qu'on qualifierait d'homophobe, mais qui dans le contexte de Rage ne sont que l'influence du père violent, macho et militaire qui s'exprime à travers Charles. L'incarnation de cette corruption mentale qui s'ancre dans l'esprit des adolescents. Dans ce soucis de retranscrire cet aspect faussement subversif du lycéen par moments le style devient particulièrement compliqué à lire. Des soucis qui peuvent également provenir de la traduction, Stephen King a été et est toujours particulièrement maltraité par les traductions françaises. Dans tous les cas, ces quelques passages hachurés font trébucher le lecteur dans son périple. Et comme je l'ai écrit un peu plus haut parfois le discours manque de profondeur et de subtilité, ce qui donne par moment une sensation de manque au récit. 

En conclusion, Rage est un récit incroyablement puissant qui hurle à pleins poumons le mal-être des adolescents face au monde des adultes. Rage est incroyablement cathartique. Le roman malgré sa brièveté brasse tout un panel de thématiques intéressantes et sait parfaitement cerner ce qui touche les adolescents. Le récit a quelques balbutiements du point de vue stylistique et pousse trop loin le côté faussement subversif du lycéen. Mis à part cela c'est un récit fort en émotions et en discours. 

Un exemple de couverture assez horrible et qui est accompagné d'une phrase d'accroche qui n'a rien compris au roman !

Un exemple de couverture assez horrible et qui est accompagné d'une phrase d'accroche qui n'a rien compris au roman !

Pourquoi il n'y a pas d'adaptation de Rage ?

La réponse est simple : les fusillades dans les écoles aux Etats-Unis. A plusieurs reprises jusqu'à celle de Columbine, qui amènera Stephen King à demander l'arrêt de l'édition du roman, des exemplaires de Rage ont été retrouvé dans les affaires des élèves qui ont tiré sur leurs professeurs et camarades. Evidemment, il aurait été beaucoup trop simple de se questionner sur l'accès aux armes et les raisons sociales qui peuvent pousser un enfant ou un adolescent à réaliser ce genre d'actions. Non, le problème vient bien sûr de Rage, du métal et des jeux vidéo. Comme je l'ai écrit dans mon retour sur le livre, Rage est un cri du cœur de la souffrance des adolescents, mais il n'incite jamais à réaliser une tuerie. Charles n'est jamais présenté comme un héros, ni même son action comme la bonne chose à faire. Charles est un ado qui souffre et qui vit dans un contexte familial violent, une école qui l'humilie et une compétition acharnée entre camarades. Alors évidemment que Rage se retrouve dans les profils à risque, ils se reconnaissent dedans, ils trouvent une voix qui exprime ce qu'ils ressentent et qu'ils ne retrouvent pas dans les institutions. Rage exprime le défaut et l'absence de ces institutions, mais n'est pas un déclencheur. De la même manière que la phrase d'accroche d'une idiotie sans nom de la couverture au-dessus de ce paragraphe, il faut aller chercher plus loin que dans un simple livre les raisons de cet acte au lieu de le dresser en bouc-émissaire. Mais bon les tueries dans les écoles sont encore et toujours un sujet hyper sensible aux Etats-Unis, Stephen King ne donnera jamais l'autorisation pour une adaptation. Rare sont les productions qui tentent de s'approcher du sujet : Sons of Anarchy le fait dans l'une de ses saisons et je pense que la série a eu des retours assez virulents vis-à-vis de cela. Sinon, il existe le documentaire Bowling for Columbine (2002) de Michael Moore qui aborde cette thématique. Le documentaire commence à se faire vieux et certains éléments ne sont certainement plus d'actualité, mais il est une bonne fenêtre sur cette époque pas si lointaine. 

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